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Article

mai 30, 2025

En réalité, un pour cent est une insolence

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Traduit del’Allemand

Le projet zurichois Social Income verse un revenu de base à des personnes en Sierra Leone. Est-ce l’avenir de la lutte contre la pauvreté ?

Entretien avec le fondateur du projet sur les inégalités mondiales et les possibilités d’une redistribution volontaire de la richesse.

Première publication

Eigentlich ist ein Prozent eine Frechheit

Das Lamm
par Marie-Theres Schuler le juin 15, 2022

Maria-Theres Schuler (Das Lamm Magazine): Sandino Scheidegger, vous avez calculé ceci : si un quart de la population suisse donnait un pour cent de ses revenus, il serait possible de financer un revenu de base de 30 dollars par mois pour l’ensemble de la population de la Sierra Leone. Cela semble surréaliste.

Sandino Scheidegger : La plupart des gens sont d’abord surpris par cet exemple. Pourtant, ce simple calcul aide à mieux saisir l’ampleur des inégalités mondiales, d’autant plus que la Sierra Leone et la Suisse comptent à peu près le même nombre d’habitants.

Social Income assure déjà un revenu de base à 75 personnes en Sierra Leone. Comment est née cette idée ?

Un jour, j’ai reçu une lettre de mon employeur m’offrant d’investir 1,5 % de mon salaire dans la prévoyance professionnelle, de manière fiscalement avantageuse. Sur le moment, j’ai trouvé l’idée bonne. Mais plus j’y réfléchissais, plus cela me paraissait absurde : en tant que haut revenu bénéficiant d’une grande sécurité grâce à l’AVS, au deuxième pilier et à mes économies, je mettrais de côté une infime somme pour renforcer encore ma propre sécurité. Alors qu’en Sierra Leone, avec 60 francs suisses par mois, je peux faire une réelle différence. Et non pas dans 35 ans, mais immédiatement.

Pourquoi avoir choisi précisément un pour cent ?

Un pour cent symbolise l’inégalité : on pense spontanément au fameux “un pour cent” des ultra-riches opposés aux 99 % restants.

Ce qu’on oublie souvent : la plupart d’entre nous appartiennent, à l’échelle mondiale, à ce un pour cent le plus riche.

C’est particulièrement vrai en Suisse, où le revenu moyen de 6 538 francs par mois dépasse largement le seuil d’appartenance à ce club, fixé à 4 000 francs par mois. Si l’on regarde les salaires à temps plein, 86 % des femmes et plus de 95 % des hommes suisses se situent au-dessus de ce seuil.

Comment fonctionne Social Income ?

Social Income combine trois approches : le principe du revenu de base inconditionnel, les transferts d’argent directs aux personnes en situation de pauvreté, et l’essor du mobile banking.

En Afrique de l’Ouest, bien que la plupart des gens n’aient pas de compte bancaire, 80 % utilisent des services financiers mobiles sur leur téléphone. Chaque mois, les dons sont versés sur le compte suisse de Social Income, puis transférés en Sierra Leone et distribués directement sur les téléphones des bénéficiaires. 100 % des dons leur parviennent. Les frais administratifs, de transaction et de change sont couverts par des fonds de fondation.

Quel est votre objectif ?

Notre objectif à long terme en Suisse est que 1 % de la population donne 1 % de son revenu à Social Income. Cela représenterait environ 80 000 personnes et cinq millions de francs par mois, ce qui permettrait de financer un revenu de base pour plus de 160 000 personnes en Sierra Leone. Cet objectif est réaliste, sachant que lors de la votation sur le revenu de base, 500 000 personnes avaient déjà exprimé un soutien de principe. Ces personnes n’ont pas besoin qu’on leur réexplique l’idée. Et les dons viennent déjà de plus de dix pays.

Votre approche semble plus judicieuse que de nombreux projets d’aide au développement traditionnels – elle est si simple et économique.

Ce qui est pertinent, c’est ce qui fonctionne. Les études scientifiques montrent que les transferts monétaires directs sont l’un des moyens les plus efficaces de lutter contre la pauvreté. Et les bénéfices ne se limitent pas aux bénéficiaires directs : l’argent est souvent investi localement, profitant à toute la communauté.

À long terme également : les études démontrent que les personnes ayant reçu de l’argent sur une période prolongée gagnent, même sans aide ultérieure, des revenus plus élevés par la suite. Cette dimension temporelle est essentielle. Social Income garantit le revenu de base pour une durée de trois ans.

Si c’est si efficace, pourquoi toutes les ONG n’appliquent-elles pas les transferts directs ?

Toutes les situations ne peuvent être résolues avec de l’argent. Quand il n’y a pas de marché local ou d’infrastructures, d’autres formes d’aide sont préférables. Et il est évidemment bien plus coûteux et complexe de construire une école que de transférer de l’argent via un téléphone portable.

Cela dit, près de 20 % du budget humanitaire mondial est aujourd’hui consacré aux projets de transferts d’argent, et cette tendance est à la hausse. La Suisse joue un rôle de pionnier : la Direction du développement et de la coopération (DDC) utilise les transferts monétaires depuis 1998, notamment après les séismes en Albanie ou les inondations au Nicaragua.

La Suisse ne devrait-elle pas utiliser davantage les transferts dans la lutte contre la pauvreté ?

La Suisse recourt principalement aux transferts monétaires dans l’aide humanitaire, très peu dans la coopération au développement. Mais aujourd’hui, la frontière entre ces deux domaines devient floue. Nous savons déjà quelles populations seront les plus touchées par les futures catastrophes – sécheresses, montée des eaux. Ceux qui perçoivent aujourd’hui un revenu de base seront mieux préparés à y faire face. Renforcer la résilience devient un objectif clé, et les transferts monétaires sont un outil extrêmement efficace pour cela.

Pourtant, l’acceptation des transferts dans la coopération au développement semble limitée. L’“aide à l’autonomie” est souvent préférée, alors que les transferts sont vus comme créant de la dépendance.

C’est une idée reçue. En réalité, recevoir de l’argent donne aux gens la liberté de choisir ce qui les aidera le mieux. Les transferts d’argent sont une véritable forme d’aide à l’autonomie : ils permettent de sortir de la pauvreté selon ses propres choix.

Votre projet ne risque-t-il pas malgré tout de véhiculer une posture de “sauveur blanc” ?

Justement non. L’idée est de créer des espaces de liberté avec de l’argent, pas de dire aux gens ce qu’ils doivent faire. Nous avons aussi évité les modèles de parrainage personnalisé pour éviter toute relation asymétrique. Et des personnes issues de pays émergents participent aussi à Social Income en donnant une part de leur revenu.

Et puis, un pour cent, c’est si peu. C’est presque une provocation d’appeler cela une “aide”. L’idée est que personne ne devrait se sentir comme un “sauveur”.

Un pour cent d’un revenu de 4 000 francs, soit 40 francs par mois, peut tout de même être un effort important pour certaines personnes.

C’est vrai. Certaines personnes ressentent cet engagement. Ce qui m’a surpris, c’est que beaucoup de participant·e·s de Social Income ont eux-mêmes de petits revenus, voire sont encore en formation. Cela montre une prise de conscience : même avec peu, en Suisse, on dispose de chances de vie bien supérieures à celles de nombreuses autres régions du monde.

Vous appliquez un critère de sélection basé sur l’origine dans des communautés pauvres. N’est-ce pas en contradiction avec l’idée d’un revenu de base inconditionnel ?

Le revenu est inconditionnel dans son usage : les bénéficiaires peuvent en disposer librement. Mais il faut bien définir des critères d’attribution, de manière transparente et compréhensible.

Le développement international repose surtout sur des fonds publics. Quelle est la portée de votre projet dans ce contexte ?

Nous affirmons justement que la lutte contre la pauvreté n’est pas seulement l’affaire des États ou des organisations internationales : elle nous concerne toutes et tous. La pauvreté mondiale n’est pas une fatalité, elle est créée par des systèmes humains auxquels nous participons.

Contrairement à l’aide publique traditionnelle, nous pouvons agir de manière plus agile. La coopération officielle est importante mais souvent lente, complexe, soumise à des intérêts économiques ou diplomatiques. Ce n’est pas un hasard si la Suisse n’a pas d’ambassade en Sierra Leone mais en Côte d’Ivoire, où se trouvent d’importantes ressources de cacao.

Le revenu de base est aussi discuté au niveau international. Par exemple, selon l’Organisation internationale du travail (OIT), 0,7 % du PIB mondial suffirait à financer 30 fois un revenu de base dans tous les pays pauvres.

Exactement. Il existe aussi des projets humanitaires concrets, comme celui du Programme alimentaire mondial (PAM), qui envisage d’étendre largement l’usage des transferts d’argent. Mais pour l’instant, les avancées restent trop timides. Beaucoup d’obstacles pratiques persistent, notamment dans les pays sans systèmes sociaux efficaces. D’ici là, nous avons tous la responsabilité d’agir à notre échelle.

Vous misez sur la redistribution volontaire de la richesse. Croyez-vous vraiment à son succès ?

Oui, parce qu’en grandissant, de tels projets attirent l’attention et exercent une pression politique. Je crois aussi que des entreprises soucieuses de justice sociale s’y engageront : en versant, par exemple, 1 % des salaires de leurs collaborateurs à Social Income. Cela pourrait devenir un standard.

Et pas seulement par des dons : nous sommes aussi soutenus par des développeurs web et mobiles, souvent employés par Google ou Apple le jour, et qui programment bénévolement pour nous le soir. Nous voulons développer davantage ces collaborations.

N’y a-t-il pas un risque que des entreprises se donnent ainsi une image sociale sans changer les structures qui alimentent les inégalités ?

Je ne vois pas cela comme une opposition. Ces démarches doivent coexister. Beaucoup d’entreprises prennent conscience de leur responsabilité sociale. Oui, elles communiquent aussi à ce sujet – mais cela permet aux clients et aux employé·e·s d’exiger d’elles des engagements réels.

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